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« L’instauration du pluralisme et sa survie doivent être
analysées comme le résultat d’une forme d’intervention politique dans un espace
conflictuel, une intervention qui implique le refoulement des solutions
alternatives. Celles-ci peuvent être marginalisées par l’avancée apparemment
irrésistible de la démocratie libérale, mais elles ne disparaîtront jamais
complètement ; et certaines d’entre elles peuvent être réactivées. Nos
valeurs, nos institutions, nos modes de vie constituent une forme possible
parmi plusieurs autres possibles, et le consensus qui leur correspond ne peut
exister sans un
extérieur qui expose
continuellement à la contestation nos valeurs démocratiques libérales et notre
conception de la justice. Pour tous ceux qui les contestent – ceux qui sont
disqualifiés par nos libéraux pour cause d’irrationalité et ne participent donc
pas au
consensus par recoupement –,
les conditions imposées par
le débat
rationnel sont inacceptables parce qu’elles se traduisent par la négation
de certains traits caractéristiques de leur identité. Ils pourraient être
contraints d’accepter un
modus vivendi
mais ce n’est pas celui qui pourrait perdurer dans le cadre d’un consensus
stable et durable à celui que Rawls appelle de tous ses vœux. Selon lui, le
régime libéral est un
modus vivendi
rendu nécessaire par le fait du pluralisme. Toutefois c’est un
modus vivendi qu’il voudrait nous voir
accepter et valoriser pour des raisons morales et non à la suite d’un calcul
prudentiel. Mais que fait-on de ceux qui
s’opposent à un tel
modus vivendi ?
De toute évidence il n’y a pas de place pour leurs demandes à l’intérieur d’un
modus vivendi libéral, même élargi. Pour eux, le libéralisme est un
modus vivendi qu’ils sont contraints
d’accepter alors même qu’il se traduit par le rejet de leurs valeurs.
Je pense qu’il n’existe pas de solution permettant d’éviter
cette situation ; nous nous devons donc faire face à ses implications. Un
projet de
démocratie radicale et plurielle doit se confronter
au politique dans sa dimension de conflit et d’antagonisme ; il doit tirer
les conséquences de la pluralité irréductible des valeurs. Ce constat doit être
le point de départ de notre tentative de radicaliser le régime démocratique
libéral et d’étendre la révolution démocratique à un nombre croissant de
relations sociales. Au lieu de se dérober à la violence et à l’hostilité
présente dans toutes les relations sociales, il faut essayer de créer les
conditions dans lesquelles ces forces agressives soient susceptibles d’être
désamorcées et détournées, de telles sorte qu’un ordre démocratique pluraliste
puisse exister. »
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