mercredi 14 novembre 2012

Industrie


On l’a dit innovante, parfois polluante. Elle s’inscrit dans nos paysages comme site ou zone, notamment par son patrimoine architectural. Souvent, on craint qu’elle ne soit délocalisée là où la main d’œuvre est moins chère. En économie, elle est un secteur à part entière. L’industrie s’impose par ses cohortes d’employés qui, à heures fixes, y entrent ou en sortent. Elle fut aussi ce que les historiens ont pu qualifier de révolution (XIXe siècle), symbolisant une sorte de tournant dans l’histoire de l’humanité. Mais, le mot a pu désigner autrefois quelque chose qui  signifiait autant l’acte que la volonté d’entreprendre. Industrie était, somme toute, synonyme de volonté, d’aptitude à mettre en œuvre, d’habileté à déjouer des tours que la fortune, la nature pouvaient opposer aux hommes. En somme, avant d’être cette activité monotone et répétitive dans les ateliers de production, à la chaîne ; avant de renvoyer aux cols bleus qui, dans leur uniforme de labeur, s’échinent à la tâche, il y avait bien là, dans ce mot, dans le geste et dans l’ouvrage mis en chantier, quelque chose de l’intelligence pratique, quelque chose de créatif.
Certes, toute une tradition de pensée, de Platon jusqu’à Marx, l’évoque comme un lieu d’exploitation, de domestication et d’asservissement, mais en lui accordant un rôle primordial pour l’institution des relations sociales : « art auxiliaire » du politique, dira Platon, c’est-à-dire nécessaire mais non suffisant à la vie de la cité. En parlant du prolétaire, Marx décrira ce que fut l’ouvrier et l’amènera à la prise du pouvoir par la lutte des classes. C’est souligner ainsi ce qu’une critique du machinisme et de la technique dévoilera : l’ouvrier plus ou moins disqualifier par la bourgeoisie ou ces élites qui savent, mais surtout l’ouvrier comme force de productivité. Ainsi éjectés, les pauvres du « philosophe », comme le souligne Rancière, sont exclus du discours d’institution politique, parce que, ainsi que le veut l’autorité de la parole et du signe, exclus du savoir.
Mais tant s’en faut d’oublier la puissance de la parole ouvrière !
Rappelons juste ces mouvements qui, de 1830 à 1850, de Lyon ou de Paris, dans les métiers du textile ou de l’imprimerie, marquent cette détermination à s’émanciper. Non point tant en renversant le pouvoir mais en se substituant au pouvoir des lettres, du discours de salons. En œuvrant  à la poétique des sujets. Ouvriers typographes ou maîtres tisserands, ils se font entendre non seulement parce qu’ils revendiquent de meilleures conditions mais aussi parce qu’ils instituent une communauté de biens, matériels comme immatériels. Ainsi donc, l’industrie est la marque du faire, du savoir-faire, d’une intelligence du monde qui se partage ! Le travail, pour aussi pénible et laborieux qu’il soit, en est le sens. Cruauté de notre époque : l’ouvrier est plus, aujourd’hui, son employabilité, son équivalent temps plein et son interchangeabilité que sa propre et nécessaire industrie. Désindustrialiser est l’aveu de ce déni.

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