lundi 13 juillet 2009

Vacances – Programme de lectures……. A moins qu’il n’y ait d’autres perspectives


Fernand Rude, Les révoltes des Canuts (1831-1834) ;
Collectif Maurice Florence, Archives de l’infamie ;
James C. Scott, La domination et les arts de la résistance ;
W.E.B. Du Bois, Les âmes du peuple noir ;
Gérard Noiriel, Histoire, Théâtre, Politique ;
Daniel Salvatore Schiffer, Philosophie du dandysme………..

Et côté romans,
Tanguy Viel, Paris-Brest ;
Jean-Baptiste Del Amo, Une éducation libertine
Je compte parmi les autres perspectives: discussion entre amis, verre de vin, grand air des montagnes, un peu d'air marin, ... DECONNECTE

mercredi 1 juillet 2009

N’être pas tellement gouvernés - Michel Foucault



« Pour faire l’histoire de cette attitude critique, il y a bien des chemins. Je voudrais simplement vous suggérer celui-ci qui est un chemin possible, encore une fois, parmi bien d’autres. Je proposerai la variation suivante : la pastorale chrétienne, ou l’église chrétienne en tant qu’elle déployait une activité précisément et spécifiquement pastorale, a développé cette idée - singulière, je crois, et étrangère tout à fait à la culture antique - que chaque individu, quels que soient son âge, son statut, et ceci d’un bout à l’autre de sa vie et jusque dans le détail de ses actions, devait être gouverné et devait se laisser gouverner, c’est-à-dire diriger vers son salut, par quelqu’un auquel le lie un rapport global et en même temps méticuleux, détaillé, d’obéissance. Et cette opération de direction vers le salut dans un rapport d’obéissance à quelqu’un doit se faire dans un triple rapport à la vérité : vérité entendue comme dogme ; vérité aussi dans la mesure où cette direction implique un certain mode de connaissance particulière et individualisante des individus ; et enfin dans la mesure où cette direction se déploie comme une technique réfléchie comportant des règles générales, des connaissances particulières, des préceptes, des méthodes d’examen, d’aveu, d’entretien, etc. Après tout, il ne faut pas oublier que ce que, pendant des siècles, on a appelé dans l’église grecque technè technôn et dans l’église romaine latine ars artium, c’était précisément la direction de conscience ; c’était l’art de gouverner les hommes. Cet art de gouverner, bien sûr, est resté longtemps lié à des pratiques relativement limitées, même dans la société médiévale, lié à l’existence conventuelle, lié et pratiqué surtout dans des groupes spirituels relativement restreints. Mais je crois qu’à partir du XVème siècle et dès avant la Réforme, on peut dire qu’il y a eu une véritable explosion de l’art de gouverner les hommes, explosion entendue en deux sens. Déplacement, d’abord, par rapport à son foyer religieux, disons si vous voulez laïcisation, expansion dans la société civile de ce thème de l’art de gouverner les hommes et des méthodes pour le faire. Et puis, deuxièmement, démultiplication de cet art de gouverner dans des domaines variés : comment gouverner les enfants, comment gouverner les pauvres et les mendiants, comment gouverner une famille, une maison, comment gouverner les armées, comment gouverner les différents groupes, les cités, les États, comment gouverner son propre corps, comment gouverner son propre esprit. Comment gouverner, je crois que cela a été une des questions fondamentales de ce qui s’est passé au XVème et au XVIème siècles. Question fondamentale à laquelle a répondu la multiplication de tous les arts de gouverner - art pédagogique, art politique, art économique, si vous voulez - et de toutes les institutions de gouvernement, au sens large qu’avait le mot de gouvernement à cette époque.
Or de cette gouvernementalisation, qui me paraît assez caractéristique de ces sociétés de l’Occident européen au XVIème siècle, ne peut pas être dissociée, me semble-t-il, la question du « comment ne pas être gouverné ? ». Je ne veux pas dire par là que, à la gouvernementalisation, se serait opposée dans une sorte de face à face l’affirmation contraire, « nous ne voulons pas être gouvernés, et nous ne voulons pas être gouvernés du tout ». Je veux dire que, dans cette grande inquiétude autour de la manière de gouverner et dans la recherche sur les manières de gouverner, on repère une perpétuelle question qui serait : « comment ne pas être gouverné comme cela, par cela, au nom de ces principes-ci, en vue de tels objectifs et par le moyen de tels procédés, pas comme ça, pas pour ça, pas par eux » ; et si on donne bien à ce mouvement de la gouvernementalisation, de la société et des individus, à la fois, l’insertion historique et l’ampleur que je crois avoir été la sienne, il semble qu’on pourrait placer de ce côté-là à peu près ce qu’on appellerait l’attitude critique. En face, et comme contrepartie, ou plutôt comme partenaire et adversaire à la fois des arts de gouverner, comme manière de s’en méfier, de les récuser, de les limiter, de leur trouver une juste mesure, de les transformer, de chercher à échapper à ces arts de gouverner ou, en tout cas, à les déplacer, au titre de réticence essentielle, mais aussi et par là même comme ligne de développement des arts de gouverner, il y aurait eu quelque chose qui serait né en Europe à ce moment-là, une sorte de forme culturelle générale, à la fois attitude morale et politique, manière de penser, etc., et que j’appellerais tout simplement l’art de n’être pas gouverné ou encore l’art de ne pas être gouverné comme ça et à ce prix. Et je proposerais donc, comme toute première définition de la critique, cette caractérisation générale : l’art de n’être pas tellement gouverné. »
« Qu’est-ce que la critique ? Critique et Aufklärung », Bulletin de la société française de philosophie, 84ème année, n°2, Avril-Juin 1990.
Extrait paru dans Vacarme, n°29, automne 2004

samedi 20 juin 2009

Raymond Federman - "Chut", éditions Léo Scheer

Raymond Federman - Un retour dans le débarras
Vidéo envoyée par thqds1

A l'occasion de la nouvelle édition de "La Voix dans le débarras" et de la publication de "Chut !" aux éditions Leo Scheer, Les Impressions Nouvelles mettent en ligne une séquence réalisée en 2002 pour l'émission Mic Mac, sur Arte. Raymond Federman avait accepté de retourner avec Benoît Peeters à Montrouge, dans la maison de son enfance, où toute sa famille fut arrêtée lors de la Rafle du Vel d'Hiv.

Pour parler de Federman, il est incongru de commencer par les mots graves qui rendent compte de la genèse de l’œuvre. Raymond s’en moquerait bien. Tout autant qu’il s’amuse à laisser les voix parasites de son lecteur, de son éditeur/éditrice ou quiconque intervenir dans le texte. Il m’est arrivé de me dire qu’en définitive, il y avait quelque chose du cri que l’on pousse alors même qu’on ne se sait pas écouter. Ou encore, « j’écris pour décoder le grand silence que ma mère m’avait imposé avec son Chut, comme on impose une taxe ».

« Chut » c’est le dernier mot de sa mère alors que la milice vient chercher les juifs Federman, dénoncés par les voisins de l’immeuble. 16 juillet 1942, 5h36. Rafle du Vél d’Hiv’. Elle l’enferme dans un cagibi, débarras.

samedi 30 mai 2009

Assumer une politique du trouble - fréquenter Judith Butler






Assumer une politique du trouble, de l’inquiétude et de l’inconfort, et pourtant faire œuvre commune. S’il nous reste une dernière figure de la subversion à prendre en compte, celle-ci s’énonce dans cette contradiction. Elle en définit le programme de recherche. Certainement aussi l’éventualité d’un engagement militant. Elle en revendique l’urgence. Elle en exige aussi l’humilité. Car elle s’inscrit dans un horizon de contestation « bouché » pour la révolution, c’est-à-dire un horizon pour lequel la seule invocation d’un modèle normatif, en rupture avec celui qu’il conteste, en organiserait l’hégémonie sacrificielle.
La subversion est ici une mise en œuvre de la pensée, quand il semblerait raisonnable, pour un certain ordre établi, de ne point trop l’investir, de crainte que les « repères » ne se perdent. Mais ce que livrent ces figures de la subversion, leur manifestation même, dans la sphère publique – ou bien la manière dont la sphère publique s’en empare, brouillant ainsi le sens de l’intimité de la vie vécue, puisque des codes de sa visibilité s’imposent pour en rendre possible la reconnaissance – n’est pas tant une déviance individuelle, mais un état des choses qui ne se ressemblent/rassemblent plus. Comme si nous perdions, dans cet état de choses et irrémédiablement, le sens de l’humain. Et pour cause. Ce que, à travers sa réflexion, Judith Butler nous livre c’est comment la subversion est impliquée dans ces diverses stratégies de la censure. Qu’il s’agisse de la censure d’Etat, celle du discours comme celle que subit l’existence.
A cet égard, le censeur, présuppose que lui soit reconnue, absolument et indubitablement, une pleine et entière autorité en la matière. Il organise lui-même son propre système de défense et de reproduction. Mais, confronté à la subversion, il se trouve, non pas totalement démuni, mais relativement mis en cause, et les effets de son pouvoir, indéniablement déjoués. Si la subversion, en elle-même, n’acquiert pas la force et l’autorité du pouvoir auquel elle se heurte, elle met à jour, dans ces scènes où ce pouvoir est plus ou moins dépossédé de lui-même, une capacité de détournement. Celle-ci n’est en rien une fondation ou une refondation. Pas plus une alternance, qui assurerait, entre hier et aujourd’hui, une continuité. C’est là, véritablement, la limite de cette capacité d’agir. Le conflit ne se joue pas à armes égales. Ce n’est pour autant qu’il est vain. Car cela voudrait dire, s’il l’était, que la tentative de re-signification échoue à tous les coups. Que la manifestation subversive est éruptive, capricieuse, une sorte de part maudite de l’humain totalement négligeable et qui, décidément, ne dit rien. Une transgression du système que, pour en assurer la régulation et la maîtrise, le système lui-même renverrait à un état du sujet individuel, manifestant par sa transgression, une sorte de surenchère perverse qu’on aurait tôt fait de pathologiser ou criminaliser pour ne point la prendre en compte. Comment réduire au silence, comment disqualifier et rendre non-crédible ; comment organiser le contrôle de cette inflation d’individualités réputées non désirables, comment en maintenir la définition, quitte à en organiser la relégation spatiale et géographique (qu’il s’agisse du camp, du quartier urbain, de tous ces « no man’s land » qui sont en fait des zones de non droit, ou bien des zones que, sous le principe fort louable et totalement légitime de sécurité, on voudra « sanctuariser » en mettant en œuvre et en s’autorisant tous les moyens sécuritaires) : tel est l’office opératoire du système-pouvoir. Et de fait, l’exercice souverain de la norme est ainsi discriminant. Il est à lui-même sa propre référence et il peut, par la même occasion, ne plus se référer à de l’humain.

Héroïser le temps présent et ses acteurs/actrices, ça n’est pas désigner ou créer des citoyennetés nouvelles ou inédites. C’est s’en prendre à cette part de la citoyenneté qui, de façon inconsciente ou stratégique, et au sein même de la citoyenneté, a été refoulée, oubliée de la sphère politique. La femme, le gay ou la lesbienne, le trans, le Sans, le/la noir-e, le/la musulman-e ne peuvent ni ne doivent être des (sous) citoyens ou des citoyens d’un nouveau type. Si (et puisque) leur revendication à la reconnaissance sociale et politique est légitime, c’est qu’il y a de l’humain à préserver de toute hégémonie que pré-établit, parce qu’il le requiert, tout système de la citoyenneté. Or celui-ci ne peut avoir pour vocation ultime d’unifier ce qui ne peut, de fait, l’être. « Une citoyenneté est-elle soluble dans une philosophie du sujet ? » pose, en définitive, la question d’un syncrétisme qui ne soit pas une uniformisation. Désessentialiser le sujet, n’est pas le réduire à néant. Mettre en crise le concept, n’est pas y renoncer. Comme le suggère Edouard Glissant, la langue du citoyen n’est pas tout le langage de l’humain et ce divorce n’entérine pas non plus une incompatibilité, dans ce règne de l’humain. Il est encore et toujours possible de s’entendre et de se comprendre. Mais il faut alors assumer que dans son procès comme dans sa traduction, l’idiome lui-même ne serve plus à caractériser une totalité introuvable parce que la réalité de l’humain est nécessairement évolutive, non stable, et que les « formes » par lesquelles nous l’appréhendons doivent immanquablement se renouveler sans cesse, sans jamais se fixer à une signification unilatérale et univoque. La langue de la citoyenneté n’est pas une langue morte, mais est vivante et vivifiée de tout ce qui la trouble et l’excède. Le mot, ou le concept, n’est pas premier. Il est un effet de l’échange. Pour le meilleur – parfois, pour le pire – souvent.


Et c’est ce « pire » que les figures de la subversion désignent. Face à la censure, la subversion opère la transvaluation du pouvoir du censeur. Elle ne peut être comprise comme une stratégie et il ne s’agit pas de contester comme de détruire un ordre ou d’appeler à un nouvel ordre qui ne se justifierait que par la négation radicale de l’ancien. La démocratie « post-moderne », la conception post-nationale sur laquelle elle s’élabore, ne cherche pas des ruines pour asseoir le socle de sa reconstruction. Si « émancipation », « transformation sociale » ont un sens et caractérisent un horizon politique, ça n’est pas hors de mais à l’intérieur de ce qui les rend possibles et concrètes. C’est ce que la subversion a de positif. L’insubordination nous parle, nous décrit et nous invite à restaurer l’humain dans nos citoyennetés. Reste à savoir et à déterminer quelle peut en être l’audience, alors même qu’elle peut être rendue totalement et terriblement inaudible.
Fréquenter Judith Butler est une propédeutique amenant à penser ce qui, à travers toutes ces manifestations de résistance et de subversion, isolées ou organisées, atomisées et totalement séparées, par la mise en œuvre de la stratégie d’un Etat répressif et/ou coercitif, par confort de pensée ou crainte de l’inconnu, déborde le cadre de nos concepts et les alimente tout autant. Peut-être qu’alors l’indignation, plus ou mois sélective, ne servira plus de prétexte à une réaction compassionnelle ou une riposte politique ponctuelle, nous faisant adopter des postures ou positions qui ne valent que le temps de leur expression. Au contraire ! Peut-être qu’alors l’indignation nous permettra de renouer avec la pensée de l’égalité.

dimanche 3 mai 2009

Vive Feydeau et sa "Dame de chez Maxim", millésime 2009

[ Critique lue dans Le Monde, avec mes ajouts]
Jean-François Sivadier change de cap. Après Brecht, Büchner et Shakespeare, il aborde pour la première fois le grand répertoire comique, avec Feydeau. Créée fin avril à Rennes, sa mise en scène de La Dame de chez Maxim est partie pour un long tour de France, avec notamment une première étape à Chambéry du 5 au 7 mai, puis un arrêt au Théâtre de l'Odéon, à Paris, avant de reprendre la route, jusqu'à la fin de l'année.
Ce spectacle très attendu, qui arrive après le triomphe du Roi Lear, créé à Avignon en 2007, devrait combler les nombreux amoureux du théâtre de Sivadier. Il peut aussi rallier les réticents, agacés par les ajouts pubertaires que le metteur en scène et sa troupe s'offraient, quand ils jouaient Woyzeck ou La Vie de la Galilée.
Avec La Dame de chez Maxim, la troupe se plie aux règles de Feydeau. La première est l'ivresse, cette ivresse qui embarque le docteur Petypon, respectable bourgeois, dans une folie d'aventures, parce qu'il se réveille un matin chez lui avec une inconnue dans son lit, la môme Crevette, cueillie la veille chez Maxim, où Petypon et son ami Mongicourt avaient passé la soirée.
REGARDÉE DE HAUT
Depuis sa première apparition, en 1899, La Dame de chez Maxim n'a cessé de triompher. Quand il l'a écrite, Feydeau (1862-1921) avait un seul objectif : faire rire ses contemporains. Avec le temps, la Dame a acquis ses lettres de noblesse dans le théâtre public, qui longtemps l'a regardée de haut. Aujourd'hui, elle est souvent passée au crible de l'analyse d'une société qui tourne à vide.
Jean-François Sivadier, lui, la place sous le signe de Kafka : "Ce n'est pas l'imagination qui crée la folie mais la raison." C'est peut-être aller loin, mais peu importe : Sivadier s'empare de la pièce comme d'une machine à jouer. Il a le sens de la troupe, il aime le théâtre qui s'adresse aux spectateurs en les regardant droit dans les yeux. Avec lui, les acteurs jouent de face, dans la lumière et avec l'énergie qu'il faut pour dompter le plein air, même en salle.
Ainsi, le décor (particulièrement réussi [en fait, une véritable leçon pour les amateurs : tout y est surprenant, en apesanteur…… le contraire d’un décor qui étouffe, alors même que la machinerie y est importante] ) de La Dame de chez Maxim est aux antipodes des salons parisiens et du château provincial de la pièce. On se croirait sur le pont d'un vieux navire à voiles, où de solides poulies actionnent une armée de filins. Il y souffle un beau vent d'appel au large, et en même temps, le danger n'est jamais très loin : mal de mer ou gueule de bois, même combat.
Il y a moult façons d'être ivre. Le Petypon joué par Nicolas Bouchaud semble monté sur ressorts. Il saute et glisse sans cesse, comme s'il était brutalement réveillé d'une apathie, les yeux ronds comme des billes, son grand corps transpirant à en mouiller la chemise. Moins que le bourgeois installé, on sent chez lui l'esprit affolé.
C'est un homme qui se demande à chaque instant comment se sortir d'une situation impossible. Il saute les obstacles les uns après les autres, sans réfléchir plus loin. Il n'a pas de conscience, seulement un objectif : se débarrasser enfin de la môme Crevette. Ce Petypon-là ne s'appartient pas : il est le jouet d'une machine d'autant plus implacable qu'elle est totalement absurde.
ELLE DÉPASSE LES BORNES
A côté de lui, la môme Crevette apparaît comme un sommet de bon sens. Et Dieu sait pourtant si elle dépasse les bornes ! Norah Krief la joue comme une Poulbot, un piaf de Paris qui connaît la chanson et ne perd pas une occasion de gruger son monde en s'amusant [ une mention tout à fait spéciale pour cette comédienne qui vous coupe le souffle] [ Et tant qu’à décerner des fleurs, une autre mention pour Nadia Vonderheyden ].
Elle a une façon de dire : "Et allez donc, c'est pas mon père", en se pinçant les seins, qui la rend "crevante", pour parler comme autrefois. On dirait une enfant jetée trop vite sur les trottoirs de la vie, qui porte des bottines de mondaine-sexe, et en même temps pourrait jouer à la marelle en se moquant des passants.
Ses accès de cruauté n'en sont que plus éclatants. Ce sont ceux que les laissés-pour-compte envoient à la figure des nantis. Chaque fois qu'elle réussit un coup, elle semble dire : "Tiens, prends ça !" Tout en sachant que, sur le fond, cela ne changera rien. Et qu'il vaut mieux profiter de l'instant. En riant, si possible. Et en faisant rire. Pour le bonheur de tous.
Brigitte Salino

samedi 25 avril 2009

PRÉCIS D’HUMILIATION

Toujours, l’État s’innocente au nom du Bien public de la violence qu’il exerce. Et naturellement, il représente cette violence comme la garantie même de ce Bien, alors qu’elle n’est rien d’autre que la garantie de son pouvoir. Cette réalité demeure masquée d’ordinaire par l’obligation d’assurer la protection des personnes et des propriétés, c’est-à-dire leur sécurité. Tant que cette apparence est respectée, tout paraît à chacun normal et conforme à l’ordre social. La situation ne montre sa vraie nature qu’à partir d’un excès de protection qui révèle un excès de présence policière. Dès lors, chacun commence à percevoir une violence latente, qui ne simule d’être un service public que pour asservir ses usagers. Quand les choses en sont là, l’État doit bien sûr inventer de nouveaux dangers pour justifier le renforcement exagéré de sa police : le danger le plus apte aujourd’hui à servir d’excuse est le terrorisme.
Le prétexte du terrorisme a été beaucoup utilisé depuis un siècle, et d’abord par les troupes d’occupation. La fin d’une guerre met fin aux occupations de territoires qu’elle a provoquées sauf si une colonisation lui succède. Quand les colonisés se révoltent, les occupants les combattent au nom de la lutte contre le terrorisme. Tout résistant est donc qualifié de « terroriste » aussi illégitime que soit l’occupation. En cas de « libération », le terroriste jusque-là traité de « criminel » devient un « héros » ou bien un « martyr » s’il a été tué ou exécuté.
Les héros et les martyrs se sont multipliés depuis que les guerres ont troqué la volonté de domination contre celle d’éradiquer le « terrorisme ». Cette dernière volonté est devenue universelle depuis les attentats du 11 septembre 2001 contre les tours du World Trade Center : elle a même été sacralisée sous l’appellation de guerre du Bien contre le Mal. Tous les oppresseurs de la planète ont sauté sur l’occasion de considérer leurs opposants comme des suppôts du Mal, et il s’en est suivi des guerres salutaires, des tortures honorables, des prisons secrètes et des massacres démocratiques. Dans le même temps, la propagande médiatique a normalisé les actes arbitraires et les assassinats de résistants pourvu qu’ils soient « ciblés ».
Tandis que le Bien luttait ainsi contre le Mal, il a repris à ce dernier des méthodes qui le rendent pire que le mal. Conséquence : la plupart des États — en vue de ce Bien là — ont entouré leur pouvoir de précautions si outrées qu’elles sont une menace pour les citoyens et pour leurs droits. Il est par exemple outré que le Président d’une République, qui passe encore pour démocratique, s’entoure de milliers de policiers quand il se produit en public. Et il est également outré que ces policiers, quand ils encombrent les rues, les gares et les lieux publics, traitent leurs concitoyens avec une arrogance et souvent une brutalité qui prouvent à quel point ils sont loin d’être au service de la sécurité.
Nous sommes dans la zone trouble où le rôle des institutions et de leur personnel devient douteux. Une menace est dans l’air, dont la violence potentielle est figurée par le comportement des forces de l’ordre, mais elle nous atteint pour le moment sous d’autres formes, qui semblent ne pas dépendre directement du pouvoir. Sans doute ce pouvoir n’est-il pas à l’origine de la crise économique qui violente une bonne partie de la population, mais sa manière de la gérer est si évidemment au bénéfice exclusif de ses responsables que ce comportement fait bien davantage violence qu’une franche répression. L’injustice est tout à coup flagrante entre le sort fait aux grands patrons et le désastre social généré par la gestion due à cette caste de privilégiés, un simple clan et pas même une élite.
La violence policière courante s’exerce sur la voie publique ; la violence économique brutalise la vie privée. Tant qu’on ne reçoit pas des coups de matraque, on peut croire qu’ils sont réservés à qui les mérite, alors que licenciements massifs et chômage sont ressentis comme immérités. D’autant plus immérités que l’information annonce en parallèle des bénéfices exorbitants pour certaines entreprises et des gratifications démesurées pour leurs dirigeants et leurs actionnaires. Au fond, l’exercice du pouvoir étant d’abord affaire de « com » (communication) et de séduction médiatique, l’État et ses institutions n’ont, en temps ordinaire, qu’une existence virtuelle pour la majorité des citoyens, et l’information n’a pas davantage de consistance tant qu’elle ne se transforme pas en réalité douloureuse. Alors, quand la situation devient franchement difficile, la douleur subie est décuplée par la comparaison entre le sort des privilégiés et la pauvreté générale de telle sorte que, au lieu de faire rêver, les images « people » suscitent la rage. Le spectacle ne met plus en scène qu’une différence insupportable et l’image, au lieu de fasciner, se retourne contre elle-même en exhibant ce qu’elle masquait. Brusquement, les cerveaux ne sont plus du tout disponibles !
Cette prise de conscience n’apporte pas pour autant la clarté car le pouvoir dispose des moyens de semer la confusion. Qu’est-ce qui, dans la « Crise », relève du système et qu’est-ce qui relève de l’erreur de gestion ? Son désastre est imputé à la spéculation, mais qui a spéculé sinon principalement les banques en accumulant des titres aux dividendes mirifiques soudain devenus « pourris ». Cette pourriture aurait dû ne mortifier que ses acquéreurs puisqu’elle se situait hors de l’économie réelle mais les banques ayant failli, c’est tout le système monétaire qui s’effondre et avec lui l’économie.
Le pouvoir se précipite donc au secours des banques afin de sauver l’économie et, dit-il, de préserver les emplois et la subsistance des citoyens. Pourtant, il y a peu de semaines, la ministre de l’économie assurait que la Crise épargnerait le pays, puis, brusquement, il a fallu de toute urgence donner quelques centaines de milliards à nos banques jusque-là sensées plus prudentes qu’ailleurs. Et cela fait, la Crise a commencé à balayer entreprises et emplois comme si le remède précipitait le mal.La violence ordinaire que subissait le monde du travail avec la réduction des acquis sociaux s’est trouvée décuplée en quelques semaines par la multiplication des fermetures d’entreprises et des licenciements. En résumé, l’État aurait sauvé les banques pour écarter l’approche d’un krach et cette intervention aurait bien eu des effets bénéfiques puisque les banques affichent des bilans positifs, cependant que les industries ferment et licencient en masse. Qu’en conclure sinon soit à un échec du pouvoir, soit à un mensonge de ce même pouvoir puisque le sauvetage des banques s’est soldé par un désastre?
Faute d’une opposition politique crédible, ce sont les syndicats qui réagissent et qui, pour une fois, s’unissent pour déclencher grèves et manifestations. Le 29 janvier, plus de deux millions de gens défilent dans une centaine de villes. Le Président fixe un rendez-vous aux syndicats trois semaines plus tard et ceux-ci, en dépit du succès de leur action, acceptent ce délai et ne programment une nouvelle journée d’action que pour le 19 mars. Résultat de la négociation : le « social » recevra moins du centième de ce qu’ont reçu les banques. Résultat de la journée du 19 mars : trois millions de manifestants dans un plus grand nombre de villes et refus de la part du pouvoir de nouvelles négociations.
La crudité des rapports de force est dans la différence entre le don fait aux banques et l’obole accordée au social. La minorité gouvernementale compte sur l’impuissance de la majorité populaire et la servilité de ses représentants pour que l’Ordre perdure tel qu’en lui-même à son service. On parle ici et là de situation « prérévolutionnaire », mais cela n’empêche ni les provocations patronales ni les vulgarités vaniteuses du Président. Aux déploiements policiers s’ajoutent des humiliations qui ont le double effet d’exciter la colère et de la décourager. Une colère qui n’agit pas épuise très vite l’énergie qu’elle a suscitée.
La majorité populaire, qui fut séduite et dupée par le Président et son clan, a cessé d’être leur dupe mais sans aller au-delà d’une frustration douloureuse. Il ne suffit pas d’être la victime d’un système pour avoir la volonté de s’organiser afin de le renverser. Les jacqueries sont bien plus nombreuses dans l’histoire que les révolutions : tout porte à croire que le pouvoir les souhaite afin de les réprimer de façon exemplaire. Entre une force sûre d’elle-même et une masse inorganisée n’ayant pour elle que sa rage devant les injustices qu’elle subit, une violence va croissant qui n’a que de faux exutoires comme les séquestrations de patrons ou les sabotages. Ces actes, spontanés et sans lendemain, sont des actes désespérés.
Il existe désormais un désespoir programmé, qui est la forme nouvelle d’une violence oppressive ayant pour but de briser la volonté de résistance. Et de le faire en poussant les victimes à bout afin de leur démontrer que leur révolte ne peut rien, ce qui transforme l’impuissance en humiliation. Cette violence est systématiquement pratiquée par l’un des pays les plus représentatifs de la politique du bloc capitaliste : elle consiste à réduire la population d’un territoire au désespoir et à la maintenir interminablement dans cet état. Des incursions guerrières, des bombardements, des assassinats corsent régulièrement l’effet de l’encerclement et de l’embargo. Le propos est d’épuiser les victimes pour qu’elles fuient enfin le pays ou bien se laissent domestiquer. L’expérimentation du désespoir est poussée là vers son paroxysme parce qu’elle est le substitut d’un désir de meurtre collectif qui n’ose pas se réaliser. Mais n’y a-t-il pas un désir semblable, qui bien sûr ne s’avouera jamais, dans la destruction mortifère des services publics, la mise à la rue de gens par milliers, la chasse aux émigrés ? Cette suggestion n’est exagérée que dans la mesure où les promoteurs de ces méfaits se gardent d’en publier clairement les conséquences. Toutefois à force de délocalisations, de pertes d’emplois, de suppressions de lits dans les hôpitaux, de remplacement du service par la rentabilité, d’éloges du travail quand il devient introuvable, une situation générale est créée qui, peu à peu, met une part toujours plus grande de la population sous le seuil du supportable et l’obligation de le supporter. Naturellement, le pouvoir accuse la Crise pour s’innocenter, mais la Crise ne fait qu’accélérer ce que le Clan appelait des réformes. Et il ose même assurer que la poursuite des réformes pourrait avoir raison de la Crise… Les victimes de cette surenchère libérale sont évidemment aussi exaspérées qu’impuissantes, donc mûres pour le désespoir car la force de leur colère va s’épuiser entre un pouvoir qui les défie du haut de sa police, une gauche inexistante et des syndicats prenant soin de ne pas utiliser l’arme pourtant imbattable de la grève générale.
Pousser à la révolte et rendre cette révolte impossible afin de mater définitivement les classes qui doivent subir l’exploitation n’est que la partie la plus violente d’un plan déjà mis en œuvre depuis longtemps. Sans doute cette accélération opportune a-t-elle été provoquée par la Crise et ses conséquences économiques, lesquelles ont mis de la crudité dans les intérêts antipopulaires de la domination, mais la volonté d’établir une passivité générale au moyen des médias avait déjà poussé très loin son plan. Cette passivité s’est trouvée brusquement troublée par des atteintes insupportables à la vie courante si bien — comme dit plus haut — que les cerveaux ont cessé d’être massivement disponibles. Il fallait dès lors décourager la résistance pour que son mouvement rendu en lui-même impuissant devienne le lieu d’une humiliation exemplaire ne laissant pas d’autre alternative que la soumission. Ainsi le pouvoir économique, qui détient la réalité du pouvoir, dévoile sa nature totalitaire et son mépris à l’égard d’une majorité qu’il s’agit de maintenir dans la servilité en attendant qu’il soit un jour nécessaire de l’exterminer.

Bernard Noël
Texte trouvé ici

jeudi 9 avril 2009

Qu'est-ce qui distingue le sujet de l'individu ? Tout individu qui dit je n'est-il pas un sujet ?

En hommage à Henri Meschonic, décédé le 8 avril, suite à cette note, cet entretien avec Jacques Ancet, paru dans la revue Prétexte, dont j'extrais un passage

H.M : Je pense toujours à la réponse de Foucault, dans les débats qui suivent sa conférence de 1969 «Qu'est-ce qu'un auteur ?», quand il dit : «il n'y a pas de sujet absolu», «sujet de quoi», du désir, et de plusieurs autres choses. Sans doute il y a une fonction sujet de l'individu, et autant de fonctions sujet qu'il y a d'activités qui peuvent constituer un individu en sujet. Mais il est capital, d'abord, de ne pas confondre individu et sujet. Il me semble qu'on peut soutenir que l'individu n'advient comme tel, dans la conscience qu'il peut avoir de lui-même comme tel, que par l'élaboration du sujet philosophique et psychologique. Il y a sans doute, si on part de cette idée, une infinité de gradations entre une absence complète du sens d'être un individu, selon les époques et les sociétés, jusqu'à l'hyperconscience individuelle supposée mener à l'individualisme. Avec cette dérive, propre à certains théo-socio-logiens d'aujourd'hui, d'accuser l'individualisme, et son hédonisme, d'atomiser et de détruire la société occidentale. J'observe que ceux qui confondent individu et sujet le font toujours au profit du seul sujet philosophique et psychologique. Donc, dans leur représentation de la société, et de la modernité, ils oublient l'art. Cet oubli se paie immédiatement d'une confusion entre modernité (philosophique) et modernisation. On est dans la situation même qui permet de comprendre pourquoi, du Japon aux États-Unis, über alles règne la pensée Heidegger du sujet : un syncrétisme du sujet philosophique conquérant le monde du savoir et le monde des hommes, ce que l'emploi de l'adjectif occidental rend d'autant plus naturel, c'est-à-dire que le super-sujet Europe fond et confond en un seul la modernité technologique, la démocratie, le capitalisme et l'impérialisme occidental qui s'universalise. En conséquence, il n'y a plus, pour se libérer de cette oppression, que la négation-dénégation de ce sens unique, sous la forme du déconstructionnisme-Derrida, qui, tout en fournissant l'illusion d'une libération par le nihilisme du sens, maintient intégralement le syncrétisme-Heidegger. Mais il est différé indéfiniment dans le ludique et l'annulation de la vérité. Ce qui fait le plus croire à l'annulation du sujet philosophique, avec son lien au signe et au sens, est ce qui contribue le plus à le maintenir. Dans le caractère fusionnel du poétique et du politique, qui est celui de cette indifférenciation, et qui permet qu'une absence maximale de pensée se donne pour une vulgate de la pensée. La seule parade à cet étouffement me semble la nécessité de distinguer entre tous ces sujets qui se pressent quand on dit je. Pêle-mêle, et vite, à distinguer du sujet philosophique en général, et du sujet conquérant, que mêle déjà Heidegger, un sujet de la connaissance scientifique abstraite ; un sujet de la connaissance de l'autre comme autre (l'invention de l'ethnographie n'est pas le colonialisme) ; un sujet du bonheur ; un sujet du sentiment de soi ; un sujet du sentiment esthétique ; un sujet du droit, pour ne plus confondre la critique que je fais, pour la poétique, de la rationalité des Lumières, ni avec celle de Foucault, ni surtout, avec le rejet réactionnaire ou anti-occidentaliste de la démocratie ; sans oublier le sujet de l'histoire, le sujet de l'idéologie, le sujet linguistique de l'énoncé et le sujet de l'énonciation, le sujet freudien. J'ajoute le sujet du poème, et je suis sûr que j'en oublie. Il s'agit de ne plus confondre l'universalisation de l'Occident avec des universaux réels, qui n'ont pas, étant des universaux, à lutter contre l'occidentalisation du monde.