mercredi 11 novembre 2009

de la vidéo au théâtre - "Sombreros" de découflé et "Paranoïa" des Lucioles

Crédit Photo: Laurent Philippe

Coup sur coup, cette semaine, deux spectacles aussi sophistiqués l’un que l’autre au TNB.
Sombreros de Philippe Découflé et Paranoïa, nouvel opus du Théâtre des Lucioles.
Quand je dis « sophistiqué », je veux surtout évoqué la débauche de moyens techniques mis en œuvre pour ces deux pièces, aux tonalités différentes, mais qui, d’une certaine manière, se rejoignent toutes deux par le même propos sur la créativité ( comment produire de la fiction ? pour les Lucioles, sur un texte assez déjanté – en tout cas rendu tel – de Rafael Spregelburd ; comment produire un univers mental d’une chorégraphie pour Découflé, à partir du mot et du travail sur les ombres, la couleur), et par l’utilisation de la vidéo, autant la projection que la captation vidéo.
On sent bien ici qu’il s’agit d’un outil à explorer et qui n’a pas livré toutes ses possibilités.
Reste qu’il peut y avoir une exploration gadgétisée de la vidéo, comme s’il s’agissait d’une fin en soi. C’est tout à fait ce que je reproche aux Lucioles : équipés et super-équipés, c’est comme s’ils nous invitaient à voir (et parfois revoir : en ouverture, la même séquence de corps nus ou habillés dans l’eau d’une piscine, déjà vue dans la création de la Tour de la Défense de Copi) toutes les petites trouvailles qu’on ne retrouve pas ailleurs, dans d’autres compagnies (dont beaucoup ne sont pas associées à une scène conventionnée).
Au théâtre, la question des ailleurs, des espaces lointains comme celle des temps différents s’est toujours posée dès lors que l’unité de temps et de lieu ne s’est plus imposée (même si, dans ce cadre-là, la narration convoquait ces ailleurs). Certainement aussi que l’écriture contemporaine s’est ingéniée (au bon sens du terme) à superposer ces ailleurs, à les rendre aussi visibles que dits. Pour la mise en scène, la scénographie, c’est alors un véritable enjeu, un mystère à dénouer, une interrogation à déjouer. Comment amener le spectateur à se confronter à ces temps et espaces qui en sont pas ceux du présent agi par les comédiens, sous les yeux du public ? Cette question est redoublée aussi de ce fait : l’espace de la scène est le seul visible. Comment alors introduire ces ailleurs dans le seul espace visible ? d’où, aussi, cette autre question : multiplier des espaces, dans ce seul espace visible, est-ce produire de l’espace en plus ou continuer l’espace ? Au risque de multiplier des narrations et récits qui, par cette surexposition, entament la crédibilité des uns comme des autres. Dans Paranoïa, on ne joue pas avec et dans l’espace, on se joue des espaces sans rendre l’un plus crédible que les autres. La multiplication de ces ailleurs est, en fait, une accumulation, juxtaposition qui aurait très bien pu ne pas être. Ce sont des espaces « gadgets » (et ils ne le sont assurément pas dans L’Heptalogie de Bosch qui inspire Spregelburd), et il n’y a pas d’alliance entre eux, si ce n’est un ténu fil conducteur narratif, insuffisant à les faire tenir ensemble.
Chez Découflé, ces espaces ailleurs que la vidéo surexpose sont impliqués déjà dans le mot et le travail autour du mot « ombre ». Impliqués dans les corps. Le devant/derrière, tous les côtés sont engagés dans ce travail. La projection comme la captation vidéo n’ajoutent rien de plus, elles accompagnent, aménagent, font voir ce qu’il en est des corps (de leur visibilité comme de ce qui ne l’est pas, aux yeux du spectateur). Pas un nouveau point de vue sur ces corps, mais un seul et même point de vue, une seule et même focalisation. Et le tour de force, certaines fois assurément poétique de Découflé, c’est de ne pas vouloir en faire trop mais de se concentrer sur la démultiplication des espaces du corps ( espace visible du corps, espaces invisibles du corps). Pour le coup, l’intention initiale est assurée et suivie d’effet.


Quel est le nombre des ombres ?
Il y a les ombres premiers ou décimaux. Il y a les ombres chinoises, les ombres
sombres, les ombres lumineuses. Les ombres portées, les ombres îles du monde.
Les ombres d'un doute...
Je suis comme mon ombre, partout où je vais elle est là, partout où elle va je
suis là ; je ne suis que l'ombre de moi-même ; un corps c'est toujours avec son
ombre, un corps sait qu'une ombre n'est pas un corset.
Tout un chacun a une ombre, toute ombre a un chacun. Que font nos ombres lorsque nous avons le dos tourné ? Ombres, où êtes-vous la nuit ?
© Christophe Salengro, d’après Claude Ponti.

mercredi 4 novembre 2009

Testez votre degré identitaire




















source ici, avec les résultats

mardi 3 novembre 2009

L'extrême droite comme si vous y étiez

Il s'agit d'un texte de Serge Portelli, magistrat et vice-président du Tribunal de Paris, paru sur son blog.

Que le combat pour la démocratie passe d’abord par les mots; qu’il faille, inlassablement, mener cette lutte, dérisoire, dirait-on, pour conserver son sens au langage que nous partageons et leur réalité à ces valeurs que nous défendons: les jours sombres que nous traversons et qui nous attendent nous rappellent à ce devoir essentiel. Avant de brûler les livres on commence toujours par brûler les mots. *
Le sarkozysme n’est pas la droite classique. L’idéologie qui l’anime n’est pas celle que nous connaissions. Le discours qu’il développe n’est en rien celui que nous entendions, avec tant de variantes pourtant, de De Gaulle à Chirac, en passant par Pompidou ou Giscard d’Estaing. Le vocabulaire qu’il utilise - avec soin - n’est pas celui de la droite républicaine. Son dictionnaire ordinaire emprunte de plus en plus au langage de l’extrême droite et ce langage - qui s’impose insidieusement grâce à l’empire et l’emprise médiatique du système - nous habitue progressivement au pire.
Même si les livres d’histoire et de sciences politiques ne le présente pas ainsi, l’un des actes fondateurs de notre démocratie est, en 1981, la suppression de la peine de mort. Nous avons abandonné pour de bon l’un des derniers oripeaux de la barbarie. Dans sa course éperdue à l’électorat et aux idées lepénistes, Nicolas Sarkozy n’arrête pas de tutoyer cette peine de mort et de jouer avec cette abolition fondatrice. Dans la stratégie ordinaire du discours paradoxal, tout est dit pour nous rapprocher de l’idée que cette peine est envisageable, quitte au dernier moment à se draper vertueusement dans un discours abolitionniste auquel plus personne ne croit. L’utilisation permanente du mot “monstre” pour désigner les auteurs des crimes les plus graves fait partie de cette dérive perverse du vocabulaire. On exclut ainsi ces hommes de l’humanité ordinaire: inutile de chercher à les ramener un jour parmi nous - ce qui, au-delà de la nécessaire sanction, est la mission première de la justice -, nous sommes dans la logique de l’élimination. Dire d’un homme qu’il est un “monstre”, c’est tuer l’homme en lui.
Le traitement de la délinquance sexuelle offre à présent l’occasion d’une nouvelle et très grave dérive. Là aussi, tout commence par les mots. Il existe, parmi toutes les possibilités de traitement de cette criminalité, une option médicale à base de traitement hormonal. Un médecin, peut, dans certains cas bien précis et avec un luxe de précaution - notamment dans le respect absolu du secret médical - le prescrire avec l’accord du patient. Que le patient soit un condamné ne change rien à ces principes. Nicolas Sarkozy se bat depuis des années - bien avant d’être nommé président de la République - pour que ce traitement soit imposé de force à ceux que l’on nomme les délinquants sexuels. Il a été puissamment aidé par ces termes, employés à dessein, de “castration chimique”. Ces mots sont faux. Le traitement est évidemment réversible. Mais le mot “castration” permet de faire le lien immédiat avec la castration dans son sens propre, à savoir l’ablation physique. À la répéter inlassablement, l’idée germe insensiblement qu’une atteinte physique est possible. Et tous ceux qui, en public, essaient de rectifier cette dénomination impropre et dangereuses passent pour des puristes inconséquents. Il n’a pas fallu longtemps pour que Michel Alliot-Marie, le nouveau garde des sceaux, franchisse le pas et évoque franchement la castration physique. “Pour l’instant, reconnaît-elle, la castration physique est interdite en France, mais elle existe ailleurs. Je pense que cela mérite une analyse et qu’aujourd’hui la question de la castration physique peut se poser et être débattue, y compris au Parlement”. Combien de dizaines de milliers de bulletins de vote seront-ils gagnés par ces propos qui donnent la nausée? Dans ce concours d’inhumanité, quelle sera la prochaine idée qui permettrait de satisfaire nos pulsions primaires de vengeance et de mort? Non, rassurez-vous, la peine de mort n’est pas encore là. Pas tout à fait. Nous aurons droit à des dénégations indignées - mais brèves - pour tenter de gagner sur tous les tableaux. Mais l’essentiel est là: l’idée que l’on peut toucher au corps du condamné. Que l’on peut le punir dans sa chair. Qu’il doit expier physiquement. Un germe malsain de plus est déposé dans notre démocratie. Il produira ses effets plus tard, si nous ne réagissons pas vigoureusement en refusant avec la dernière vigueur toute idée de “castration”, en dénonçant le subterfuge des mots et cette noire démagogie.
Eric Besson, lui, avec le zèle touchant des ultimes convertis, tentant de faire oublier ses anciennes et virulentes dénonciations du sarkozysme, avoue sans pudeur qu’en exécution des consignes du président de la République, il cherche à récupérer les voix de l’extrême-droite. Il veut, dit-il, “la mort” du Front National. La paradoxe est que cet homme qui se disait de gauche et se dit à présent de droite, patauge dorénavant non seulement dans les idées mais les pratiques de l’extrême droite. Enfermer des enfants dans des centres de rétention, expulser des jeunes scolarisés, détruire des familles, faire vivre dans l’angoisse des dizaines de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants, simplement “coupables” de n’avoir pas de papiers, mobiliser en permanence et pervertir l’appareil d’Etat dans des tâches purement électoralistes, renvoyer des étrangers par charters dans des pays en guerre.... voici la réalité de cette politique nauséabonde. Utiliser la souffrance d’êtres humains pour asseoir son pouvoir aujourd’hui et le conserver demain. Dévoyer les valeurs de la République pour fortifier un clan. Mais il faut, là encore, tordre le cou aux mots pour légitimer ce combat déloyal. L’appellation de ce ministère d’ identité nationale est une honte permanente, une opération de grossière propagande qu’il nous faut dénoncer chaque jour. Sans que jamais ne s’installe le renoncement. La dernière trouvaille est d’engager un vaste débat sur ce qu’est l’identité nationale. Les préfets, qui ont pourtant d’autres chats à fouetter, vont être requis pour cette opération de campagne électorale. Il n’est d’autre réponse que de refuser catégoriquement cette dérisoire opération de marketing politique, refuser le piège de ces mots détournés.
Le plus triste est qu’Eric Besson lui-même avait, il y a si peu de temps, en janvier 2007, parfaitement analysé cette imposture qu’il met aujourd’hui en oeuvre. Son livre, “Les inquiétantes ruptures de M. Sarkozy”, était, et reste, une des meilleures descriptions de ce qu’est le sarkozysme. Disséquant le nouveau nationalisme prôné par son adversaire de l’époque, il écrivait: “En fait, sous la fausse bonne idée (reprendre les voix du Front National), les propos de Nicolas Sarkozy renvoient à une période que l’on croyait révolue, celle où la droite républicaine n’était pas au clair avec l’extrême droite”.
Eric Besson veut un débat où l’on ne se paye pas de mots? Qu’il commence par s’y inviter lui-même, qu’il nous explique et nous commente ces pages lumineuses où il dénonçait un populisme inquiétant qui flatte le peuple et attise ses peurs en dérivant chaque jour un peu plus vers la droite extrême. Ou si cette image lui fait trop honte, qu’il parle réellement de ce qu’est et sera l’immigration. Qu’il parte par exemple du rapport 2009 du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) qui vient d’être publié: "Lever les barrières : mobilité et développement humains". Qu’il explique à l’opinion publique que l’immigration profite non seulement au migrant, mais aussi aux pays de départ et d'accueil. Ou qu’il évoque les migrations climatiques qui vont radicalement changer la donne de tous ces problèmes. Ou qu’il parle honnêtement de sa politique en matière d’asile en expliquant que les chiffres qu’il avance pour vanter la générosité de la France ne sont pas de son fait: ils résultent de la jurisprudence des juges de cour nationale du droit d’asile. Chaque année, infirmant les décisions de l’OFPRA, ces juges courageux et consciencieux accordent, à eux seuls, plus d’asiles que l’administration!
Cessons de mêler le mot “France”, les couleurs du drapeau ou le chant d’un hymne de liberté, à ce qui fait chaque jour notre honte et notre souffrance. Si débat il doit y avoir, qu’il soit sur les valeurs de notre démocratie, sur le glissement progressif vers un Etat-limite dans lequel l’appareil d’Etat est mis au service d’une idéologie mortelle pour nos libertés.

lundi 2 novembre 2009

L'être commun c'est ce qui inclut, non ce qui exclut, dans la Respublica



"La pensée de la souveraineté est la pensée du peuple comme fondement originaire de l’ordre juridique de la respublica. Elle est pensée de ce qui est commun. En ce sens, la souveraineté est construite et développée, comme forme qui donne l’être à l’Etat, elle n’est pas la politique comme guerre, car elle vise au contraire l’instauration de la politique comme paix. Ce n’est pas dire que la pensée du commun ne requiert pas la détermination de ce qui ne prend pas part au commun. Quant à la guerre elle est un instrument de la politique de la finitude, non son essence. Et si l’être commun suppose ce qui est hors du commun (pour que l’être soit, il faut que le non-être soit), il reste que dans son essence constitutive, l’être commun des modernes pose le commun a priori, et la paix comme son but. Pour l’être commun c’est ce qui inclut, non ce qui exclut, qui est posé d’abord. Et si la fondation de l’être commun passe par la guerre, celle-ci n’est pas pour autant la définition de la souveraineté. Si l’on tient au mot, la souveraineté commence par poser un principe d’amitié comme condition de possibilité de la respublica, principe d’amitié sans lequel il n’y aurait ni peuple démocratique, ni citoyen libre : est « ami » celui ou celle qui a la même norme du juste en commun. Est ami celui ou celle qui reconnaît ma liberté comme mon bien propre. C’est sur un tel fondement que le juste commun d’une république se déploie, dans le cadre particulier des nations historiques – comme pensée de la liberté reconnue. Une telle pensée s’est constituée au cours d’une histoire, comme la pensée d’un peuple, comme la vie du citoyen. "
Gérard Mairet,
La Fable du monde - enquête philosophique sur la liberté de notre temps.
édition Gallimard, 2005,
p.72

lundi 19 octobre 2009

De la légitimité de la violence, à propos du témoignage d'un escorteur de la PAF


Yves Cusset, philosophe invité à Kinshasa en décembre 2008 pour un colloque sur «la culture du dialogue et le passage des frontières», a souhaité réagir au récit du policier de la PAF publié sur Mediapart. Sophie Foch-Rémusat et lui s'étaient retrouvés en garde à vue à leur retour. Pierre Lauret avait, lui, été violemment débarqué de l'avion avant le décollage de Paris. Tous les trois avaient posé des questions aux policiers qui escortaient des étrangers faisant l'objet d'une mesure de reconduite à la frontière. (photo : AFP)

De la légitimité de la violence, à propos du témoignage d'un escorteur de la PAF
Une reconduite à la frontière est une décision légitime de l'Etat Français. Si légitime qu'on prend soin de le préciser en ces termes dans le papier qui vous est distribué par un policier affable si vous montez dans un avion où vous risquez de noter la présence légitime de reconduits, ainsi qu'il convient légitimement de les appeler. Si légitime qu'on juge utile de rappeler dans ce papier ce que vous risquez comme poursuites pénales si jamais vous vous opposez à cette décision, et que des agents assermentés se croient en conséquence légitimés à suivre les procédures de neutralisation physique des récalcitrants illégitimes, refusant d'être ramenés chez eux après en être partis au péril de leur vie. Si légitime qu'il paraît presque inutile - voire illégitime - de s'interroger sur cette fameuse différence entre légal et légitime qu'on s'efforce pourtant de nous enseigner en cours de philosophie en terminale. Les fonctionnaires de police à qui l'on confie la «prise en charge» des reconduits semblent d'ailleurs s'appuyer, si l'on en croit le témoignage anonyme publié par Mediapart la semaine dernière, sur la conscience de la légitimité de leur travail.

Premier aspect de la dite légitimité: ces reconduites ne sont que l'application de la loi, et la loi, dans notre doux pays qui se réclame de l'héritage de Rousseau, est l'expression de la volonté générale. Notre policier, rassurons-nous, en est informé: «Il y a une législation sur les étrangers. Forcer le passage, c'est pas très correct». Que l'application de la loi puisse dégénérer en simple respect extérieur et policier de l'ordre public, exprimée en termes euphémistiques de correction ou de politesse, qu'elle puisse être instrumentalisée par la majorité élue, qu'elle puisse conduire au déni de la libre discussion dans l'espace public, bref, qu'une décision de la majorité ne constitue pas nécessairement l'ultime garant de la légitimité démocratique, tout cela c'est très beau, mais c'est assurément de la philosophie, si l'on en croit notre témoin qui ne manque d'ailleurs pas de dénoncer ces philosophes «qui n'y connaissent rien, mais qui veulent faire les nouveaux justes», en entravant la légitime action de la police aux frontières.

Et puis nous sommes en démocratie, nous sommes tous à la fois les destinataires et les co-auteurs de la loi. Sauf les reconduits, qui sont étrangement les destinataires d'une loi d'exception dont ils ne peuvent être reconnus comme les co-auteurs légitimes et dont ces co-auteurs ne peuvent pas être eux-mêmes les destinataires. Etrange exception à la règle démocratique, à l'égalité devant la loi et à la symétrie de la reconnaissance juridique, qui pourrait, sait-on jamais, interpeller la conscience politique des citoyens que nous sommes censés être. Qu'on traite comme délinquants ou criminels ceux dont le seul crime est de ne pas faire partie du compte des parts de cette misère du monde que nous voulons bien encore éventuellement accueillir, à condition d'intégrabilité testable, cela n'a visiblement non plus rien à faire avec la légitimité démocratique. La démocratie a parfois ses raisons que la raison démocratique ignore.

Autre aspect de la légitimité: l'humanité avec laquelle on prend soin de traiter les reconduits. La légitimité morale vient donc heureusement compléter la légitimité de la loi et de la démocratie. «On est là pour les ramener, pas pour les emmerder», nous rappelle avec bonhommie notre fonctionnaire débonnaire, insistant sur le fait qu'on ne force pas les malades à partir, et qu'on se contente d'appliquer les mesures de contrainte physique et de coercition appropriées et légitimes prévues par le Manuel des Gestes Techniques Professionnels en Intervention. Ainsi les policiers de la PAF deviennent-ils des spécialistes professionnels des techniques humanitaires de régulation phonique, de sanglage ou de mise au sol qui évitent les coups superflus et les mesures intempestives de pliage. On s'étonnera juste un petit peu de ce que l'homme que notre policier traite avec humanité ne soit jamais envisagé comme un possible sujet de droit, mais tantôt comme un enfant (il faut qu'il comprenne et qu'il soit gentil et tout se passera très bien) tantôt comme un animal (quand il n'est pas docile, il ne proteste pas, non, il se chie dessus, il crie, il crache, il mord): déni d'humanité affiché avec une touchante candeur sous le masque de la légitimité. Pour celui qui représente la voix suprême, l'injonction de la raison d'Etat, le sans-papier est aussi un sans-voix qui tout au plus trouble l'ordre public par ses propos inarticulés, son bruit et son vacarme. C'est ainsi qu'on envisage aussi la légitimité des Droits de l'Homme: régressant bien en-deçà de l'habeas corpus, elle n'est plus envisagée que comme cette limite humanitaire négative qui interdit d'infliger des violences inutiles ou de tuer volontairement. Même la déportation, c'est-à-dire le déplacement forcé de groupes entiers d'individus par l'intermédiaire d'engins spécifiquement affectés à cette tâche (Beechcraft ou Dash 8 qui décollent du Bourget), rentre à l'intérieur de cette limite. Un secrétariat aux Droits de l'Homme n'est que l'écran de fumée d'une bonne conscience obscène qui se contente de vérifier de temps à autre le maintien de cette limite.

Et puis il n'y a pas que la question de la légitimité de la tâche accomplie, pourquoi n'en évoquerait-on pas l'agrément? La police n'aurait-elle pas elle aussi le droit d'être un peu décomplexée? En effet, quelle honte y a-t-il à bénéficier un tant soit peu de l'aspect touristique de ces voyages contraints? Est-ce si illégitime que cela? Certes, les frais de mission sont faibles et les salaires permettent difficilement de se payer une Rolex à 50 ans - même si on peut trouver d'excellentes contrefaçons dans les pays visités - mais «on a quand même un boulot sympa parce qu'on voyage beaucoup, on fait la fête, on voit du pays». On peut comprendre là la légitimité de l'argument du fonctionnaire qui, à l'instar de tous les sujets demandant leur part de jouissance du néo-libéralisme, clame le droit à relâcher la vigilance du cortex préfrontal, celle-là même qui continue de lui faire dire que sa mission est «un peu absurde» et que «la plupart des mecs qu'on reconduit sont des victimes». On comprend qu'il ne veuille pas s'engager trop loin dans cette voie, car c'est à partir de là seulement qu'il pourrait peut-être commencer à s'interroger sur la légitimité de sa mission comme de cette politique d'expulsion dont il n'est qu'un banal exécutant sous-payé, à s'interroger du coup sur un possible hiatus entre légalité et légitimité. On ne le lui demandera pas, ce serait rendre sa mission problématique sinon paradoxale, ce serait l'exposer à la dépression lors même que, dans ce service, «on est là pour s'amuser» et que «la liste d'attente est longue». Or il semblerait qu'on ne souffre quand même pas autant de dépression à la PAF qu'à France Télécom. Combien de policiers chargés de reconduite ont-ils démissionné ou demandé une autre affectation? Combien ont attenté à leurs jours? Difficile de le savoir; mais il n'est pas difficile de constater qu'on ne manque pas d'agents pour effectuer ces missions.

Il y avait au dernier festival d'Avignon une belle pièce, une galerie de héros très ordinaires parmi lesquels apparaissait le personnage d'un policier décidant un beau jour, après avoir été missionné un dimanche matin pour aller interpeller une famille de maliens sans papiers, de quitter sa fonction, retrouvant alors sans s'y attendre l'amour et la fierté de sa femme. N'est-ce que de la douce littérature? Pas nécessairement. Contrairement au constat dressé par le fonctionnaire, il y a assurément dans la police des conflits, des hésitations, des doutes, et très probablement un résidu de honte. On peut même aller jusqu'à espérer bêtement que le doute traverse la conscience de la plupart des agents de la Police aux Frontières. Mais on ne peut faire là-dessus que des conjectures et il est totalement utopique d'attendre des agents de l'Etat qu'ils refusent d'assumer leur propre mission. En revanche, il est du devoir de chacun, pour autant qu'il ne se réduit pas à n'être qu'un élément négligeable de la majorité, de s'interroger publiquement sur la légitimité des missions confiées aux agents de l'Etat. Car ces derniers, dans une démocratie, ne sont pas que les exécutants des ordres du souverain (des agents de la force publique) mais aussi, idéalement, les acteurs d'un service public de paix civile et de sécurité qui doit pouvoir rester soumis au contrôle démocratique de l'ensemble des citoyens. Interroger les policiers sur ce qu'ils font, demander des comptes, manifester son désaccord, cela ne relève ni de la rébellion, ni même de la désobéissance, mais de la plus élémentaire civilité qui veut qu'il n'existe pas de véritable légitimité démocratique sans la possibilité de soumettre la loi, l'ordre public et le pouvoir de la majorité à l'épreuve d'un espace public de discussion et de contestation. Personne n'a l'obligation d'être le complice, même passif, d'une politique qui se drape de la pseudo-légitimité de l'application de la loi pour justifier l'injustifiable, à commencer par le déni des plus élémentaires droits humains, comme ceux de liberté individuelle ou d'égalité devant la loi. Les avions sont peut-être des espaces clos, mais au contraire des dites unités locales d'éloignement, et exception faite des avions spéciaux affectés à la déportation des populations, ce sont des espaces publics et visibles dans lesquels la violence réelle de la politique d'expulsion échappe un temps au secret et à l'invisibilité, échappe pour ainsi dire à sa propre clandestinité, qu'elle voudrait tant pouvoir maintenir d'un bout à l'autre du processus d'éloignement. Ils peuvent du coup devenir aussi des micro-espaces démocratiques, où l'on se ressaisit d'une légitimité dont on est trop souvent dépossédé sans s'en apercevoir. L'opposition au moins verbale aux mesures de reconduite à la frontière n'est pas qu'une affaire de conscience morale mais l'amorce d'un mouvement démocratique de lutte pour les droits civils et politiques comme de réappropriation de la raison publique, contre la triste banalisation de l'exécution des politiques massives d'expulsion menées par les Etats européens, banalisation dont le témoignage de l'escorteur de la PAF est malgré lui la brutale illustration.

Yves Cusset est professeur de philosophie, auteur et comédien. Il vient d'achever un essai philosophique sur les politiques de l'accueil à paraître aux éditions des Prairies Ordinaires.

dimanche 11 octobre 2009

Polanski, Mitterrand : le soliloque du dominant

Entre les positions et prises de bec consacrés à ces deux hommes devenus sujets à part entière de l'actualité, cette prise de position de Mona Chollet [j'en reprends le titre] sur son site Périphériques. Extraits
"La vieille mythomanie du client de la prostitution
S’abriter derrière son statut d’artiste pour justifier cet usage consolatoire de plus faible que soi ne va pas sans poser quelques problèmes. « La littérature, ironise André Gunthert sur Recherche en histoire visuelle, c’est comme la baguette magique de la fée Clochette : ça transforme tout ce qui est vil et laid en quelque chose de beau et de nimbé, avec un peu de poudre d’or, de musique et de grappes de raisin tout autour. Pour les poètes, la prostitution n’est plus la misère, le sordide et la honte. Elle devient l’archet de la sensibilité, l’écho des voix célestes, la transfiguration des âmes souffrantes. La littérature, ça existe aussi au cinéma. Talisman de classe, elle protège celui qui la porte de l’adversité. Que vaut une fillette de 13 ans face à une Palme d’or ? »
Erotisme de ventriloques, et production artistique de ventriloques, aussi, en effet. Frédéric Mitterrand se trouve en position de dominant non seulement parce qu’il paie un jeune Thaïlandais pour que celui-ci se mette au service de son désir (« I want you happy » : comme c’est touchant), mais aussi parce qu’il en fait ensuite un livre, dont la puissance littéraire n’a pas échappé
à nos chevronnés esthètes bravepatriotes, et dans lequel il projette sur le jeune homme les sentiments qui lui conviennent, avec cette étonnante capacité à se raconter des histoires que manifestent les clients de la prostitution (« Le fait que nous ne puissions pas nous comprendre augmente encore l’intensité de ce que je ressens et je jurerais qu’il en est de même pour lui » - voir les extraits sur le site du Monde). La tendance actuelle à la délégitimation et à l’effacement de la subjectivité des dominés peut d’ailleurs s’observer dans des domaines très différents."
Pour l'intégralité, c'est ici

samedi 10 octobre 2009

Les fiancés de Loches - De Georges Feydeau

Mis en scène par Jean-Louis Martinelli

Première séquence : une file d’attente au bureau de placement… dans un décor très contemporain, avec ce côté désubjectivant de l’attente et la froideur du hall de gare. Même tonalité dans l’appartement bling-bling de St-Galmier, le médecin, et à la clinique d’hydrothérapie. Aussi, tout est scéniquement mis en place pour le quiproquo fondateur.
Mais voilà, le début, et tout le premier acte, jusqu’à l’arrivée des Lochois, fonctionne assez mal. Des lenteurs et surtout des interpellations du public qui sont telles que l’effet « sketch » de certaines d’entre elles tombent à plat. On y sent trop la mécanique du jeu. Et si convoquer des non-acteurs relève d’un pari audacieux, le déplacement que souhaitait opérer Martinelli reste trop artificiel (« Je souhaite travailler sur la tension entre la présence de ces êtres que l’on convoque sur le plateau et les espaces dans lesquels ils se trouvent. Ce sont des espaces dans lesquels une partie des corps sont des corps étrangers, des corps déplacés. », a-t-il dit dans un entretien). Il faut attendre le second acte, pour que le jeu, enfin, retrouve une énergie et la fratrie des lochois y est pour beaucoup : les trois comédiens (Zakariya Gouram, Mounir Margoum et Sophie Rodrigues), dans leur costume de zazou, excellent dans leur partition. Ce second acte, un peu aussi le dernier, fait oublier l’absence de rythme du premier. On y sourit et on y rit : on sort de là avec l’impression d’avoir vu quelque chose de plaisant… juste plaisant. Pour une reprise, allons, soyons clément et ne boudons pas son plaisir.