vendredi 30 octobre 2015

L'anonyme rebelle

S’intéresser à la politique à travers le figure peu convoquée de l’anonyme. Il y a même contradiction à faire appel à elle. En lui-même, l’anonyme est le sans-nom, sans identité. On ne peut le caractériser par les qualités ou les propriétés qui définissent l’autre figure politique par excellence : le citoyen. Comme si, en tant que tel, l’anonyme n’était que l’antonyme du citoyen. Pure négation. Par là aussi, pur anéantissement du politique. Celui-ci n’a que faire de l’anonyme, parce que l’anonyme n’a pas la vertu, positive cette fois, de faire exister la politique.
A la limite, on veut bien, de façon condescendante, lui donner un statut de héros singulier qui, dans la déferlante de la meute protestataire, défile dans les rues et défie le pouvoir en place – les acteurs de ce pouvoir –, les institutions. Ou bien encore : on se prend d’amitié pour lui quand on le désigne par des expressions-slogans qui entendent remédier au divorce entre les élites dirigeantes et le peuple. « La France d’en-bas », celle qui se lève tôt devient alors la préoccupation principale. Mais c’est pour lui opposer, quasi simultanément, un devoir-être hors duquel la délibération démocratique ne peut avoir lieu : « la rue ne gouverne pas ! ». Cette rue, cette chienlit n’existe qu’à la condition suprême de ne pas se faire remarquer. Sitôt le fait-elle que l’arsenal répressif joue à plein ! Les mouvements révolutionnaires et destituants, ceux du Printemps arabe de 2011, ceux de Hongrie, en 1958, ou de Tchécoslovaquie, en 1968, appellent (comme de façon purement mécanique) une réponse-riposte d’autorité qui, d’une manière ou d’une autre, court-circuite l’expression spontanée des ces hommes, femmes et enfants osant braver l’interdit. Cette réponse d’autorité : « Nous vous avons entendu ! Puisque nous ne sommes ni sourds ni autistes, retournez chez vous pour que la troupe regagne sa caserne ! Ayez confiance, nous vous assurons de notre solidarité ! » La performativité du discours a quelque chose de terrifiant et de mensonger. A la fois « nous sommes la solution de vos problèmes ! » et l’avertissement sans appel : poursuivre le mouvement ne serait qu’un caprice de mauvais garnement. Mater la rébellion, dompter  et domestiquer la masse s’imposent ! C’est la « psychologie des masses » qui appelle la riposte. L’anonyme rebelle s’y dérobe tout à fait.
Car, malgré tout le déni ou, au mieux, la condescendance, l’anonyme fait peur. Précision : l’anonyme, tant qu’il n’est pas cet anonymat défini et garanti, en guise de protection de la personne[1], par l’institution, est, d’emblée et par définition, coupable. La lettre anonyme de délation est moralement coupable. Le message anonyme, dans une affaire criminelle, participe à l’aggravation de la réprobation sociale. Si tant est qu’il ait quelque chose à dire (et il s’en faut de beaucoup pour qu’il soit entendu ou, seulement, audible), l’anonyme ne mérite aucun égard. Son silence ou, plus vraisemblablement, sa mise en silence organisée et mise en scène, le répudie dans un ailleurs qui n’est pas politique et n’a aucune valeur. Aussi, la scène politique n’est pas et ne peut ni ne doit être une scène d’anonymes.
L’anonyme est sans histoire propre, pense-t-on. Le donneur anonyme accepte de ne pas être l’histoire qui construit l’identité de la personne qui a reçu le don. C’en est même la condition sine qua non. Mais s’il est sans histoire propre ou singulière, il participe tout de même à la singularité des histoires. Il fait histoire. Quitte à remettre en question une évidence ou un impensé, qui conditionne toute approche de la responsabilité morale, civile ou juridique : je ne suis pas sans mon nom propre.  L’anonyme interroge ce nom, mon nom. Disons aussi : de quoi le nom est-il la condition ? L’anonyme ne parle pas en son nom, mais il le dit en notre nom.
L’anonyme est sans image, dit-on. Mais il n’est pas sans visage ! Ces masses qui défilent et que captent les appareils photos et caméras rendent compte de la réalité non pas virtuelle mais physique du visage et du regard anonymes. C’est une même passion qui anime ces hommes et ces femmes réunis sous une même bannière, défiant le même adversaire. Et que dire de cet individu masqué qui intervient, via les réseaux sociaux, pour dénoncer! L’anonyme rebelle, même sous son masque plus suspect que protecteur, est celui qui se revendique rebelle.
L’anonyme est sans paroles, sans discours. Il ne dit rien. Ou plutôt : de son anonymat, on a tôt fait d’établir son aphasie. Reste que sa présence, perturbante, n’est pas sans signification et qu’elle n’exprime pas rien.
Donc l’anonyme comme personnage politique. Telle est l’intuition initiale. Reste à savoir ce qui en fait la singularité politique, à quelles conditions il participe de la politique sans pour autant tomber sous le reproche de son idéalisation.
Car, et telle est la thèse qu’il s’agira d’établir, l’anonyme rebelle est d’abord chacun d’entre nous et non pas tel ou tel, qu’il s’appelle Assange, Snowden, Manning ou, plus loin, tel signataire de tel manifeste public qui, par l’indignation exprimée, en appelle à la conscience de ses contemporains. Osons le rapprochement : Assange est un Maurice Blanchot, signataire du « manifeste des 121 » ou une des ses « 343 salopes ». Parce que chacun d’eux, s’il intervient sous sa signature propre, ne parle pas en son nom mais en un nom multiple, collectif et une conscience commune. Voilà le parallèle. Tel est aussi l’art et le genre du manifeste politique. Par là, nous sommes tous physiquement, présentement, sous le feu de l’action ou loin du théâtre des opérations, des anonymes. Mais  rebelles parce que la perspective d’une rébellion est une potentialité qui, à tout moment, peut advenir. L’anonyme rebelle n’est pas celui qui, par profession, fausse ou sincère, fait office de dissident. Comme tout anonyme il n’a rien dit et ne peut s’appuyer sur une œuvre, de l’esprit ou autre qui l’aurait amené à se singulariser et à développer, d’une manière ou d’une autre, un discours particulier le dissociant de la masse et de l’opinion courante. Mais rebelle parce que ce qu’il détourne, dans le cours régulier et normalisé des choses et des événements, relève du discours et engage sa subversion. Discours qui dit « non », qui refuse. Il n’œuvre pas à la reconquête : il travaille à son émancipation, sa libération. Rien, auparavant, ne le prédisposait à faire éclater au grand jour sa colère ou sa détermination à épouser l’élan protestataire ou à oser le grand retournement de son existence, révélé par sa protestation. Il ne se sentait aucune compétence particulière pour agir. Il était pris, tout simplement et comme plein d’autres, dans les tenailles d’un ordre du monde auquel il adhérait de fait et contre lequel, les quelques griefs qu’il pouvait éprouver, ne suffisaient pas à en faire le révolté qui, une fois son acte accompli, le mirent sur le devant de la scène politique. Projeté ainsi et à l’avant-garde, quelle que soit d’ailleurs sa position dans le mouvement lui-même (sur le coup, il se sait une avant-garde et s’en contente), parmi celles et ceux qui en épousent maintenant la dynamique ou le feront plus tard, il dit la rupture ; il en exprime l’urgence ; il en manifeste, par ses actes mêmes, l’impérieuse nécessité. L’anonyme rebelle est, comble du paradoxe, celui qui, en termes sartriens,  rompt la série avant d’être rattrapé et comme récupéré par ceux-là mêmes qui, dans une dynamique similaire, entendent organiser leur protestation et leur discours contestataire. Autrement dit, l’anonyme rebelle est celui-là même qui fait le mouvement et l’histoire politique. Politisé, même intuitivement, il est l’acteur incontournable des luttes passées comme à venir. Il n’est invisible que pour ceux-là mêmes  qui ne veulent pas le voir et l’écouter parce qu’ils s’effraient autant de son cri et de sa présence que de leur position occupée ainsi déstabilisée. Ou encore : il n’est pas cette invisibilité sociale qui, inscrite dans la fatalité de l’invisibilisation, exige reconnaissance… à défaut de quoi, elle n’est que subie et le demeure. Il est, pour tout cela, une figure politique à part entière.



[1] L’anonyme de la société anonyme est celui qui, actionnaire, n’a aucune responsabilité dans la gestion et la direction de l’entreprise. Il est le capital, et rien d’autre. 

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